Mes bleus à l’âme

par Florence

Mes bleus à l'âme

Je partage les bleus à l’âme de Sagan. Que sont devenus la folie de la nuit et les mots chuchotés dans le noir ? Le fabuleux secret de l’amour physique ?

J’incarne personnellement un état de fait : le sexe n’a plus rien de sulfureux, la vieille idée du « péché de chair » est morte et enterrée. Les femmes qui, comme moi, aiment beaucoup les hommes ne sont plus des garces ni des sorcières. Ouf ! Pour résumer ma vie intime : je prenais la pilule bien avant d’être majeure, je n’ai jamais été effleurée par la moindre culpabilité à l’idée de coucher avec un homme (ni d'avoir, comme cela m'est arrivé par moment, deux amants plus ou moins en même temps...) ; je suis totalement indifférente à l'idée de fidélité (je ne crois qu'à la fidélité, rouge, à son propre désir... qui par nature ne dure pas toujours) ; je n’ai aucune velléité de fonder un foyer et personne ne me traite de « vieille fille » avec mépris ou pitié ; j’ai fait certaines des rencontres mémorables de ma vie aux Chandelles ; j’ai eu un grand nombre d’amants ayant 20 ou 30 ans de plus que moi, plusieurs ont été mes profs ou mes patrons et le monde continue pourtant de tourner ; j’écris sur ce blog des choses très intimes et personne ne me traite de pute, de salope ou de trainée. Conclusion : je suis entièrement libre de mes choix, personne ne m’empêche de faire ce que je veux de ma vie !

Je suis hyper heureuse de vivre dans cette époque « post-révolution sexuelle », hyper heureuse de pouvoir établir comme je l’entends mon rapport aux hommes, hyper heureuse de pouvoir chercher mon plaisir dans leurs bras (et draps) aussi librement. J’adore ma vie d’aventures, ma vie pleine d’amants et de surprises. J’aurais détesté les couvents, les foyers pour jeunes filles surprotégées, les cours de couture, de cuisine et de cathé pour être « bonne à marier », j’aurais détesté que le premier sexe d’homme entraperçu dans ma vie soit celui d’un époux le soir des noces ; j’aurais détesté être baisée sans jouir, moi ; j’aurais détesté être une femme frustrée, aigrie, pas assez baisée ; j’aurais détesté devoir « me tenir » pour ne pas nuire à la réputation de mon mari.

Je suis heureuse dans cette époque-là : la mienne. Heureuse de pouvoir me faire baiser où, quand et par qui j’en ai envie. Je m’éclate avec mes amants, je n’en reviens (toujours) pas de ma chance d’avoir rencontré autant d’hommes incroyables, autant de personnalités hors du commun.

Je l’ai donc clairement échappé belle : à un demi-siècle près, j’aurais été très malheureuse. Je n’aurais jamais supporté de vivre la vie de ma grand-mère…

Voilà ce qui est si beau, à notre époque : chacun est libre de vivre sa vie intime comme il l’entend, les femmes en premier lieu : pour celles qui – comme moi - veulent vivre une vie libre, il n’y a pas de contraintes sociales qui viendraient en restreindre les possibilités. Oh bien sûr, il faut un peu de personnalité (savoir soi-même ce que l’on attend, ce qui n’est jamais si évident), du caractère (je découvre que je n’en suis pas dépourvue) ; et le reste est affaire de style. On est respecté à hauteur du respect que l’on inspire…

Bref, la révolution sexuelle a atteint ses objectifs : les femmes sont libres et la société globalement désinhibée. Chacun fait librement ses propres choix (vivre en couple ou pas, se marier ou pas, être fidèle ou pas, etc.). Et c’est génial. Je suis très consciente de mon immense chance de vivre à cette époque.

Mais…

Mais quoi, alors ?...

Qu’est-ce qui ne va pas, du coup ?… Pourquoi ai-je les mêmes bleus à l’âme que Sagan ?

Jouir sans entraves, vivre sans temps morts

Disons que de cette belle révolution, nous étions certainement en droit d’attendre plus que des cours de contraception au collège, du porno partout, des sex-toys fluorescents et des clubs échangistes dans chaque arrondissement de Paris. Ce n’est pas « jouir sans entraves » le problème (ça on peut, rien de plus simple, ou presque), c’est « vivre sans temps morts ». Là, pas sur qu’on ait le compte…

Comme le disait (assez ironiquement) le rédac’ chef de l’Express à Pascal Bruckner dans cet entretien sur la révolution sexuelle : « Le Graal du sexe allait apporter le bonheur... », ce à quoi Bruckner répond, et tout est dit : «… il y avait de la naïveté et de la bêtise dans tout cela […] ».

C’est vrai : les prophètes de la révolution sexuelle annonçaient le bonheur, l’avènement d’une félicité (et d’une facilité) qui rendraient nos vies exaltantes, enflammées, passionnantes, enfin extraordinaires... Ce bonheur, cette félicité, où sont-ils à présent ?

Maintenant que le monde est libéré... so what ?

Qui croit encore que plus la société expose le sexe, plus nous vivons des vies intenses (« sans temps morts ») ? Qui peut penser qu'il existe un lien entre les deux ?

Parfois, je me demande où tout cela nous mène, avec un peu de vague à l’âme. Trop de corps offerts, trop de chattes et de bites partout, trop d’expériences sexuelles dénuées de signification, trop peu de spontanéité au profit du marketing de ses propres fesses ou de ses propres caresses (quand je lis sur un site de rencontre des annonces de type : « Monsieur élégant, respectueux, courtois, bon lécheur et TBM », cherchez l’erreur ;-)… quel marketing dingue!), trop de tristesse dans une sexualité libertine souvent désenchantée, sinon complètement factice (je pense à ces hommes qui paient des putes chinoises pour pouvoir rentrer aux soirées « couple » des clubs de cul de la capitale, tu parles d’un couple en effet, et tu parles d’une liberté…).

Trop peu de merveilleux…

J’ai rencontré il y a quelques semaines un homme franchement génial, la cinquantaine, un peu connu (mais pas trop non plus), disons juste assez pour pouvoir publier, quand il le souhaite, des tribunes deci-delà dans les médias. C’est un grand défenseur public de la liberté sexuelle. Par exemple, il avait été de ceux qui avaient pris la défense de DSK en s’insurgeant contre le fait que soit mélangée à une accusation de viol le fait d’avoir participé à des partouzes. La première ne pouvait être l’excuse pour déballer la seconde, marque selon lui du retour d’une détestable bien-pensance sexuelle. Il avait aussi pris la défense du Président Hollande après l’histoire de la Rue du Cirque, etc. Bref, de fait, il était évident pour moi qu’il avait sur le sexe « les idées larges ». Et pourtant, dans nos échanges, il m'avoue qu'il n'en peut plus de ce sujet, qu'il est à bout. Il en a marre, vraiment marre à présent de la séduction et du sexe. Il me dit que ça ne l’amuse plus du tout, que c’est comme si « ça ne le motivait plus du tout, depuis quelques temps », il ne croit plus à la félicité du désir, de la séduction, comme ça, dans ce contexte, dans ce monde, « plus du tout, même ». Il me dit : « Tu comprends toi tu t’éclates : tu es une nana et quand tu veux baiser, avoue que tu n’as pas à chercher bien longtemps… Tu fais ton marché, tu minaudes, t’as la belle vie… Moi j’en ai marre de me heurter sans cesse à des pimbêches chiantes qui adorent se faire baiser, mais « après un petit tour au Bon Marché », ou « tu ne peux pas d'abord me présenter machin ou machin" … Il me dit : « la liberté sexuelle, c’est exaltant quand tu as du répondant, des partenaires à ta mesure, que tu es challengé dans ton désir, tes certitudes, qu'autrui te procure cette denrée rare et indéfinissable : du trouble… Mais quand tu te sens hyper seul dans ta liberté, c’est carrément pas drôle. Voilà, je défends encore et toujours la liberté sexuelle, parce que c’est un idéal, c’est la façon dont je voudrais vivre dans un monde parfait où les gens seraient intéressants, mais c’est devenu pour moi un idéal abstrait. Il y a tellement de sexe partout, dans notre monde, dans tous les magazines, et sur internet partout et compagnie, que c’est comme s’il n’existait plus vraiment nulle part. Voilà, le sexe est un simple divertissement commercial. Pour plein de gens, maintenant, c’est sexe ou ciné, au même niveau. Le vrai sexe, le très très bon, le sexe initiatique et sacré, celui qui porte notre feu, celui qui éblouit, on l’a tué.»

Oui, c’est vrai, on a surement laissé gagner, du moins, en apparence, le sexe glauque et bien moche de tous ceux qui en font une science et/ou un business, tous ces marécages boueux de fausse liberté, tous ces business sans scrupules qui s’abritent derrière la belle idée de liberté sexuelle, pour ne servir que de la fange à des hommes et femmes tout simplement en mal d’être désirés, touchés, aimés (nous en sommes tous là, non ?).

Dans l'interview que je citais plus haut, Pascal Bruckner disait aussi « Ce qui est mort depuis 68, c'est l'angélisme du désir, l'idée que tout ce qui touche au sexe est merveilleux. ». C’est clair… « Petit à petit, on s'est aperçu qu'il y avait des perdants, des victimes, des laissés-pour-compte; on était en train de recréer un univers de mensonge que l'on avait pourtant tant dénoncé chez nos parents.»

Bon. Le constat est posé.

Que reste-t-il de l'érotisme ?

Un des grands observateurs des évolutions de l’érotisme fut Jean-Jacques Pauvert (décédé il y a quelques années). Editeur ayant toujours assumé le genre sulfureux (Histoire d’O, l’intégrale de Sade, …), il avait peu avant son décès fait ce constat :

[à présent] « la notion d’ « érotisme » a définitivement décroché de celle d’un univers partagé dans une petite minorité, plus ou moins secret. Avec la chute des anciennes morales disparaissent du même mouvement l’obscénité, la pornographie, l’outrage aux mœurs… Tous les aspects, aux visages si différents et si fondamentalement semblables, de cette attitude ancienne d’une révolte qui n’a plus de raisons d’être aujourd’hui. »

(=> C’est vrai, oui, bien sûr, l’érotisme est une révolte. Mais je ne suis pas d’accord pour dire que cette révolte n’a « plus de raison d’être aujourd’hui ». Peu importe que la société soit puritaine comme hier ou archi-libérée comme aujourd’hui, on entre dans une forme de révolte, et on acquiert une véritable liberté quand nos désirs ne sont pas mimétiques, mais essentiels. Quand on est capable de se distancier de son époque, quelle qu’elle soit, et surtout de proposer autre chose. Je ne crois pas du tout que l'histoire de l'erotisme soit finie.)

Il ajoute : « Diluée dans l’air du temps … la sexualité a perdu sa place centrale. Elle suscite moins de conflits, mais elle ne constitue plus le moyen privilégié de connaissance. »

La conclusion de Pauvert est absolument sublime :

« Que peut donc être devenu l’érotisme, en général, dans ce changement majeur de société ? Je n’en sais pas grand-chose. Peut-être, et certains indices paraissent le suggérer, subsiste-t-il en secret, dans l’ombre personnelle de quelques individualités. Rendu, en somme, à son ombre originelle ( …) »

Mais oui ! L’érotisme existe, dans notre société de canards-vibrants et de télé-réalité, il existe « en secret, dans l’ombre personnelle de quelques individualités ».

Je crois (sans prétention, mais seuls mes amants peuvent le dire) que j’appartiens à celles et ceux qui tentent de le faire exister, je crois que j’essaie de le faire exister « dans l’ombre de mon individualité », ne serait-ce que dans ma façon d’assumer ma personnalité et mes désirs. Je crois que ce blog, au fond, c’est une des formes de ma révolte, ma façon de dire : la société est libre, ok, mais regardez comme il est moche, comme il est factice, le "libertinage" qu’on nous propose « prêt à consommer » ! La liberté sexuelle assumée, ce n’est pas du tout cela... l'érotisme n’existe que « dans l’ombre personnelle de quelques individualités » qui le font exister en secret, on l’oublie surement quand on s’imagine qu’il suffit de pousser la porte d’un club échangiste pour vivre des instants inoubliables (quelle gageure!).

Tout est à recommencer

Voilà où nous en sommes du constat. Durant de longs siècles, les différentes censures ont conduit une toute petite minorité à inventer des moyens de faire exister le désir et le sexe : l’érotisme. Cette notion a explosé avec le sex-business outrancier. Maintenant, tout est à recommencer. Notre contexte est inversé par rapport aux 2000 ans passés : on ne vit plus dans une société de censure généralisée, mais de permissivité absolue. A nous de recréer notre ombre, notre secret. A nous de recréer notre façon d’exalter le désir et le sexe au milieu du porno et des godes fluo made in China. A nous de recréer notre érotisme, à nous de retrouver les moyens de défendre notre vision du désir (nous = les esprits libres) dans cette société-là. C’est notre défi. L’histoire n’est certainement pas terminée, à nous de la faire, ou plutôt, à chacun de la faire, dans l'ombre de son individualité...

Ma conviction, c’est que cela ne peut concerner qu’une petite minorité, et forcément attirée par le secret. Tout le monde n’a pas envie de se révolter contre la société pour être plus libre, tout le monde n’a pas forcément envie de vivre des choses plus exaltantes, tout le monde n’a pas forcément envie d’érotisme : l’immense majorité se contente du standard social, quel que soit ce standard. La grande majorité préfère « vivre dans le moule », « se fondre dans la masse », c’est comme ça. Et tous ceux qui veulent « convertir la France à ceci ou cela », en matière de sexe, ont tort. Je déteste le prosélytisme sexuel, par principe (quelle que soit la cause defendue).

Pour moi, la clé est donc, clairement, individuelle. La clé, c’est « l’ombre personnelle de quelques individualités ». Un bel enjeu, je crois, c’est de connecter ces individualités. C’est de faire que dans la grande nasse des fan du porno d’un côté (façon fan club de Jacquie et Michel), des grandes prétresses du gode et des conseils sexo de l’autre, les « quelques individualités » qui surnagent arrivent à se rencontrer.

Bref : je ne crois pas du tout que si la société était plus ceci ou plus cela, si on autorisait plus ceci ou interdisait cela, ça changerait quoi que ce soit à la façon dont les gens sont capables, ou pas, de vivre des vies personnelles exaltantes. Ceux qui vivent dans la nasse resteraient dans la nasse, que l'on écarte ou resserre les mailles du filet ; tandis que les dissidents continueraient à chercher à s’en extraire, pour se retrouver dans l’ombre qu’ils affectionnent. La clé ce n’est pas le contexte. Je suis persuadée que, pour peu qu’on s’en donne la peine, on est capable aujourd’hui d’inventer des façons de faire exister l’érotisme tout aussi exaltantes qu’à l’époque de Voltaire.

(la rubrique "contribuez" de ce site doit servir à ça, car c'est "une cause" en laquelle je crois, ce sera ma contribution à rendre la vie peut-être plus ardente et plus exaltante, plus romanesque)

Voilà les bases de mon érotisme. L’esprit libre et les idées larges, la recherche des quelques « individualités » avec qui faire exister l’érotisme, la discrétion, l’envie résolue de vivre des choses exaltantes, intenses...

A suivre sur ce site...

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3 messages

David 18 juillet 2020 - 2 h 41 min

2h37…puissance mécanique maîtrisée, l’esprit libéré par le defilement de la nuit rapide .
Je reste fiévreux de ces quelques mots échangés, certes sages mais j’ose espérer plein de promesses…
Le passager de 1h40.

David

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Florence 18 juillet 2020 - 2 h 58 min

Vous savez donc où me trouver… Heureuse de lire que vous êtes bien rentré, si tard, ou si tôt…

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Paris75007 21 juin 2020 - 21 h 30 min

Brillant, envoutant, tres attirant…

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Commentaires